Du mariage et du clitoris en Turquie

26269Au Fipa 2014, projection en avant-première du documentaire Le Droit au Baiser, consacré aux mœurs sexuels de la Turquie contemporaine.

«Je ne crois pas en l’égalité entre hommes et femmes», déclarait le Premier ministre turc Erdogan en mai 2013. Trois mois plus tard, il approfondissait ce propos en affirmant qu’une femme devait avoir « au minimum trois enfants » et veiller prioritairement à leur éducation, tandis que le mari se chargeait de subvenir aux besoins économiques de la famille. Au même moment, des manifestations enflaient dans les principales villes de Turquie…

Qu’en est-il aujourd’hui des mœurs en matière de relations homme/femme, et plus précisément de sexualité, dans un pays qui s’est longtemps caractérisé par son laïcisme – aspect que  l’AKP d’Erdogan remet progressivement en question ?
Dans son reportage Le Droit au Baiser, Camille Ponsin traite le sujet d’une manière vivante et actuelle, parcourant Istanbul pour recueillir, avec la complicité de quelques étudiants turcs, des témoignages révélateurs sur la perception du mariage, du flirt, du sexe par les Stambouliotes. Hommes et femmes, jeunes et vieux, musulmans pratiquants et non-pratiquants, tout le monde a son mot à dire, et les avis divergent.

La virginité, un mythe sacré

Du côté des hommes, un mot revient sur les lèvres de manière récurrente : namus, c’est-à-dire virginité. « Je ne pourrais pas épouser une femme qui n’est pas vierge », en déclarent plus d’un. « C’est culturel », ajoutent d’autres. Terme d’origine arabe pouvant être traduit par « vertu », le namus fait allusion à « l’intégrité sexuelle » des femmes, dont le maintien de la virginité jusqu’au mariage est présenté comme une preuve d’honneur, de respect du mari, de respectabilité. Une valeur qui se révèle, dans l’ensemble, multi-générationnelle, puisque partagée aussi bien par les vieux que par les jeunes hommes. Mais le namus est également cautionné par certaines femmes interrogées, faisant elles aussi l’éloge de la « pureté » sexuelle – mais ne sachant pas, au passage, ce qu’est un clitoris…

La dissimulation, le lot commun des femmes stambouliotes ?

Le consensus, toutefois, est nettement moins flagrant quand la caméra se penche du côté des femmes. Face aux jeunes filles voilées qui disent vouloir garder leur virginité par respect de la religion, des interviewées plus dévergondées reconnaissent avoir déjà flirté et eu des relations sexuelles – généralement en cachette du patriarche. Cet aspect de dissimulation s’avère très présent chez ces femmes, dont certaines précisent, mi-gênées mi-frondeuses, qu’elles risqueraient d’avoir quelques embêtements si leurs familles les entendaient… Quelques passages d’autocensure, avec le son coupé, sont également insérés dans le film, comme parties intégrantes du reportage.

Un portrait dynamique de la jeunesse turque sous l’angle de la sexualité

Cette autocensure de la part des personnes interrogées, ces réticences à trop livrer aux intervieweurs une large part de leur vie relationnelle, le réalisateur s’y est heurté dès le début de son travail. Etant parti dans l’idée de réaliser une étude sur la jeunesse stambouliote, il s’est trouvé confronté au refus de la plupart des jeunes de laisser la caméra les suivre dans leur vie relationnelle et leurs sorties nocturnes. Il s’est par conséquent rabattu, comme il l’expliqua au cours du débat suivant la projection du documentaire, sur un projet plus large, englobant plusieurs générations et plusieurs quartiers de la ville.

Pourtant, c’est bien le portrait en demi-teinte d’une jeunesse turque hétérogène, urbaine et « genrée », peinant à s’accorder sur des valeurs communes, partagée entre attachement à la tradition et désir d’émancipation, que nous offre le cinéaste français. Un portrait dynamique, spontané, loin du modèle-type de l’intervieweur bavard et de l’interviewé un peu trop rodé. Sans parti pris, Le Droit au Baiser se présente presque comme une simple observation de mœurs. Impression renforcée par la méthode du « micro-trottoir », amplement exploitée et formant toute la trame du documentaire.

Camille Ponsin reprend ici un procédé préalablement utilisé par le réalisateur Pasolini en 1964 dans son long-métrage consacré à la sexualité en Italie. Reportage dont Ponsin s’inspire largement, intégrant dans son Droit au Baiser des extraits du film de Pasolini, comme pour créer un jeu de miroirs entre la jeunesse italienne des années 1960 et celle d’Istanbul au XXIème siècle… Le cinéaste italien avait entrepris alors de briser les tabous culturels, religieux pesant sur l’analyse de la sexualité ; c’est dans cette même démarche que s’inscrit aujourd’hui le film de Camille Ponsin.

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