Voyage en Absurdistan

Le FIPA a diffusé deux documentaires sur la péninsule coréenne. In between : Isang Yun in North and South Korea de Maria Stodtmeier et la première partie de Corée, l’impossible réunification de Pierre-Olivier François étaient diffusés entre deux documentaires sur la guerre de 14.

In Between: Isang Yun in North and South Korea. Réalisation: Maria Stodtmeier

In Between: Isang Yun in North and South Korea. Réalisation: Maria Stodtmeier

Deux films sur le même sujet et pourtant deux manières très différentes de le traiter. Corée, l’impossible réunification est un film constitué d’images d’archives et de commentaires en off. Si le film a le mérite de dresser un tableau comparatif du nord et du sud avec un montage parallèle, il en devient en revanche très académique et peu original. Ceux qui, comme moi, connaissent peu cette région du monde y trouveront des informations factuelles intéressantes et précises, à la manière d’un livre d’Histoire. Ceux qui cherchent au contraire un point de vue un peu alternatif et inédit sur une région qui cristallise tous les fantasmes totalitaires et les dérives propagandiste (au nord mais également au sud) trouveront leur compte avec In between: Isang Yun in North and South Korea.

Cadence militaire vs pop acidulée

Si la Corée du nord devait être une musique, elle serait probablement une cadence militaire, parfaitement rythmée dans laquelle toute fausse note serait impitoyablement sanctionnée. La Corée du sud serait au contraire une pop acidulée et mièvre. Oui, ce sont des stéréotypes, pourtant ces deux frères ennemis tiennent tellement à se démarquer l’un de l’autre qu’ils en versent souvent dans la caricature (je détesterai tout ce que tu aimeras), à l’image de cette petite écolière nord-coréenne qui au début du film répond presque menaçante qu’elle veut « défendre son pays », lorsque sa maîtresse lui demande ce qu’elle veut faire plus tard.

Réconcilier le nord et le sud le temps d’une chanson

North Korea or South Korea? pourrait bien être un jeu en ligne, comme Fashion or porn ? et Serial killer or hipster ? où les internautes devraient deviner si les photos viennent du nord ou du sud. Pour celui qui a déjà joué à ces deux jeux, il y a des pièges et des photos qui trompent. Isang Yun, décédé en 1995 et adulé des deux côtés du 38ème parallèle, pourrait bien être l’une de ses photos. En effet ce compositeur de musique classique, né à Tongyeong (Corée du sud) est l’une des rares figures à faire oublier, le temps d’une symphonie, les menaces d’apocalypse nucléaire et à rassembler tous les Coréens. Connu jusqu’en Europe, Isan Yun a beaucoup voyagé dans les années 1960, et notamment chez l’ennemi du nord, qu’il espérait voir un jour se réunir avec le sud. De retour en Corée du sud, il est accusé d’espionnage, torturé, puis condamné à perpétuité. Sous la pression internationale, la dictature de Park Chung-hee le libère finalement et il trouve refuge en Allemagne. Un institut de musique classique à Pyongyang porte son nom. Ce documentaire qui reprend des images d’archives et des témoignages, dont celui de sa femme, rend hommage à ce musicien atypique et montre qu’on peut dépasser certains clivages grâce à la musique…et à un peu de recul.

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On a assisté au line-up d’HBO Europe centrale

Depuis la fin des années 90, HBO a complètement bouleversé le paysage audiovisuel. Après avoir conquis le marché nord-américain et européen, la chaîne à péage se tourne vers l’Europe centrale. Ce qui fait la force de cette chaîne, c’est sans doute sa capacité à se réinventer et à s’adapter à de nouveaux marchés tout en restant exigeante constant en qualité. Hanka Kastelicova, productrice de documentaire était là pour nous présenter rapidement quelques projets.

La présentation HBO

La présentation HBO

Deep love

Janusz est un plongeur expérimenté qu’une attaque a laissé partiellement paralysé.  Loin de se décourager, il va pourtant tenter un ultime exploit: revenir dans le Blue Hole de la mer rouge, une fosse sous-marine mythique, le Graal des plongeurs. Janusz va donc se battre jusqu’au bout pour réaliser son rêve, luttant contre l’avis de tous les médecins. Ce documentaire, réalisé par Jan P. Matuszynski devrait montrer sa lutte au quotidien contre le handicap, la préparation de son périple jusqu’au moment de grâce où Janusz accomplit son exploit.

Totonel

Ce documentaire réalisé par Alexander Nanau nous plonge dans le quotidien glauque et moribond d’une mère de famille roumaine qui retrouve ses trois enfants après avoir passé sept années en prison pour trafic de drogue. La productrice présente au FIPA n’a pas été très loquace sur ce projet mais nous avons retrouvé sur internet la bande-annonce. Un troisième projet mystérieux a été évoqué, il s’intitule The other side of everything mais là encore, peu d’informations ont filtré. Nous en saurons probablement plus dans les mois à venir. En attendant, voici quelques informations sur une nouvelle minisérie HBO, Burning Bush, qui revient sur l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS en 1969.

Les séries télé : la poule aux œufs d’or

Les grandes écoles de l’audiovisuel, dont la Fémis, l’INA et le Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle (CEEA) étaient présentes au FIPA. L’occasion de resituer les enjeux de l’écriture de scenarii dans un contexte de compétition acharnée entre les séries et entre les diffuseurs.

Les Revenants

Les Revenants

Depuis les années 2000, les séries américaines ont explosé sur les écrans français, notamment avec les succès d’HBO (The Wire) et d’AMC (Breaking Bad) obligeant les auteurs à redéfinir complètement les règles de la narration et les codes visuels de la télévision. En France la révolution se fait aussi, un peu plus lentement. Pourtant, le récent succès de la série Les Revenants, diffusée sur Canal + montre que les séries françaises peuvent aussi s’exporter et connaître du succès à l’étranger.

Les grandes écoles de l’audiovisuel ont donc la lourde responsabilité de former la prochaine génération d’auteurs. L’étude des séries au sein des programmes prend une place de plus en plus importante, ce qui témoigne d’un vrai besoin de renouveau. L’INA a d’ailleurs créé l’INA expert, un conseil d’expertise pour former non plus des scénaristes mais des producteurs. L’objectif est d’impliquer davantage la production, normalement cantonnée à une responsabilité financière,  dans le processus de création.

La Nouvelle vague des séries

Si les sixties et la Nouvelle vague ont inventé le cinéma d’auteur, les années 2000 auront probablement inventé la série d’auteur. Les séries classiques étaient constituées d’intrigues cloisonnées, de dialogues et de personnages archétypaux. Les nouvelles normes exigent au contraire des intrigues nombreuses et enchevêtrées les unes aux autres, des personnages ambigus et non-consensuels et  surtout une écriture audiovisuelle et une direction artistique soignée. Si les séries américaines restent la référence, les séries britanniques et scandinaves (Borgen) s’en sortent bien car en plus d’être originales, elles proposent un vrai concept visuel inédit. Les chaînes de télévision françaises sont encore « un peu frileuses » à l’idée de produire ce genre de séries, même si Canal + et Arte ont déjà plusieurs succès à leur actif. Cette réticence peut se comprendre par la prise de risque accrue que comporte la sortie d’une nouvelle série par rapport à la sortie d’un film. Produire une série nécessite en effet de penser sur le (très) long terme. Autre prise de risque, celle des diffuseurs : un flop sur la diffusion d’une série étrangère peut durablement affecter les audiences d’une chaîne et donc ses revenus.

Une télévision qui lorgne sur le cinéma

Il est indéniable que les séries sont sur une vraie dynamique compétitive ; elles empruntent pour cela au cinéma ses méthodes de promotion. La série Real Human sur le robotisme, diffusée sur Arte est à ce titre un bel exemple de webmarketing, lorsqu’un faux site d’achat de robots avait été lancé peu avant la diffusion de la première saison.

Comment le crowdfunding va changer votre vie

Le secteur de la finance participative ou crowdfunding connaît un véritable boom depuis deux ans. Adrien Aumont, co-fondateur de la plateforme KissKissBankBank était au FIPA pour dresser un premier bilan.

Adrien Aumont, co-fondateur de KissKissBankBank

Adrien Aumont, co-fondateur de KissKissBankBank

« M. Tout-le-monde est plus riche que M. Rothschild ». Comprendre cette maxime que l’on attribue à Henri Germain, le créateur du Crédit Lyonnais, c’est comprendre le fondement du crowdfunding, nouvelle forme de mécénat née avec le 2.0. Le principe est simple : chacun est libre de donner ce qu’il veut pour un projet qui lui tient à cœur. Dans les faits, c’est l’actionnariat à portée de tous, même si l’économie collaborative cherche justement à s’affranchir du jargon capitaliste. Ce ne sont donc plus des exigences de rentabilité qui sont mises en avant mais bien des critères de goût et d’originalité.

Une véritable révolution dans la production et la consommation de biens culturels

Il y a trois ans, quand Adrien Aumont s’est lancé dans la grande aventure, l’affaire ne pesait pas plus de 100 000 euros, cette année il table sur 8 millions d’euros et prévoit pour l’année prochaine 15 millions d’euros. Le magazine Forbes annonce qu’en 2020, le secteur de l’économie collaborative vaudra 1000 milliards de dollars. De quoi faire des envieux en cette période de marasme. Avec le crowdfunding, s’annonce une véritable révolution dans la production et la consommation de biens culturels. Cette tendance s’est amorcée dans les années 2000 avec la crise de l’industrie du disque alors que les ventes s’effondraient en même temps que la consommation continuait à progresser. Du disque, la musique est passée au MP3 puis maintenant à l’URL.

Mais l’économie collaborative s’étend à tous les secteurs : le triomphe du co-voiturage en est la preuve avec pas moins de 3 millions d’utilisateurs en France, à tel point que certains sites sont devenus les concurrents directs de la SNCF.

L’économie collaborative remet le lien social au premier plan et redéfinit le concept de communauté. Il n’y a plus de public de masse, au sens où les sociologues ont défini la société de consommation de masse dans les années 60, il n’y a qu’un enchevêtrement de publics avec des affinités esthétiques et des références culturelles en commun. Le crowdfunding cible des communautés et non plus le public au sens le plus large. Tout le monde peut devenir mécène, en échange non plus d’un dividende mais d’une contrepartie émotionnelle, par exemple voir son nom au générique d’un film que l’on a aidé à financer. Rêvons ensemble d’un monde où des producteurs cyniques ne sortiront plus un film sur un nom parce qu’il est bankable. Rendez-vous en enfer Julie Lescaut.

Peaky Blinders : quand Scorsese et Dickens s’envoient une pinte ensemble

La BBC s’est aussi lancée dans la course aux séries depuis quelques années, après l’excellent Luther, la chaîne BBC2 réitère avec Peaky Blinders. La première saison est déjà sortie dans les pays anglophones et les deux premiers épisodes étaient diffusés pour la première fois en France au FIPA.

Tommy Shelby (Cillian Murphy) Crédit photo: FIPA

Tommy Shelby (Cillian Murphy) Crédit photo: FIPA

Les Peaky Blinders sont une bande de voyous ayant réellement sévi dans le Birmingham des années 1920. Le gang tire son nom de l’habitude qu’avaient ses membres de dissimuler des lames de rasoir dans la visière de leur casquette. Des sales types qu’il valait mieux éviter en somme. A leur tête, l’inquiétant Tommy Shelby, joué par Cillian Murphy (vu dans 28 jours plus tard et Le vent se lève). Habitués de paris truqués et de vendettas sauvages, tous les personnages baignent dans un quotidien sombre et violent. Après avoir détourné par erreur du matériel militaire à destination de la Lybie, les membres du gang sont pris pour cible par un redoutable détective de la police irlandaise (Sam Neil), mandaté par Churchill en personne. L’univers de Scorsese avec ses fratries de gangsters attachants se mêle peu à peu à celui de Dickens, avec ses quartiers ouvriers anglais, ces bâtiments victoriens en briques rouges dans lesquels s’étend une misère sociale décadente suintant le mauvais gin et la bière bon-marché.

Le pendant britannique de Boardwalk Empire

Peaky Blinders pourrait bien être en effet le pendant britannique de l’excellente série Boardwalk Empire produite par Martin Scorsese et HBO. Outre de posséder toutes deux une réalisation hyper soignée et un goût pour la violence esthétique, ces deux bijoux télévisuels partagent beaucoup de leur ADN. L’époque d’abord: l’immédiat après-guerre et l’omniprésence des vétérans de la Grande guerre encore hantés par les horreurs des tranchées, les thématiques: l’âge d’or des gangsters gominés en costume trois pièces, la corruption des élites, l’affrontement des communautés, l’engagement dans des causes politiques (l’IRA tient une place importante dans les deux séries). Chacun se radicalise, certains choisissent la lutte syndicale, d’autres profitent de la conjoncture et spéculent sur la misère, comme lance cyniquement un des personnages « le point commun entre les bookmakers et les communistes, c’est qu’ils vivent tous deux sur les illusions des pauvres ».

Même si la série reprend des ingrédients déjà vus, l’engrenage se met vite en place et la reconstitution de l’époque est remarquable. Mention spéciale pour la bande originale particulièrement audacieuse mélangeant des chansons folkloriques irlandaises et des morceaux chaotiques des White Stripes. Vivement la suite donc.

Un point météo : Biarritz, le calme après la tempête

Nous avons tous en mémoire les images de la tempête qui a secoué la côte basque au début du mois de janvier. Les stigmates sont encore visibles sur le front de mer où des équipes d’ouvriers se relayent pour réparer les dégâts, notamment sur les rambardes de sécurité.

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Le casino, où se déroule une partie des événements du festival, n’a pas été épargné. Les vitres ont cédé sous la puissance des vagues et ce matin encore, c’est toute une partie du bâtiment qui est en réfection. Il faut s’arrêter un instant près de la plage et imaginer le déluge biblique que ça a dû être. Certains témoins ont parlé de vagues de dix mètres de haut. La digue de sable aménagée pour protéger une partie de la promenade n’est plus là mais certains endroits du port-vieux sont encore interdits au public. Mais les surfers du coin ont déjà ressorti leur planche, signe que la vie a bien repris son cours. Le soleil timide d’hier laissait présager une belle semaine, malheureusement l’éclaircie n’a pas duré et depuis ce matin, c’est la pluie sans intermittence. On se console et on se dit que si on avait voulu profiter de la plage on aurait plutôt attendu le festival de Cannes en mai.

Ah oui et l’année prochaine il faudra engager une vraie miss météo dans l’équipe.

O Samba

La promesse de ce documentaire réalisé par Geroges Gachot est de nous montrer la Samba de la manière la plus authentique possible, bien loin des clichés des spectacles pour touristes organisés pendant le grand carnaval de Rio. La samba, c’est cette danse brésilienne faite de percussions tribales, de chants immémoriaux et de mouvements de hanche sensuels.

O Samba

O Samba

Chaque année, dans les rues de Rio, les écoles de Samba s’affrontent dans une immense orgie de costumes à plumes et de tambour. Nous suivons donc les danseurs de la Vila Isabela, l’une des plus réputées et sa mascotte, le compositeur Martinho da Vila.

Un apôtre de l’hédonisme

Martinho da Vila est un de ces personnages atypiques qui, lorsqu’on leur pose une question, ne peuvent répondre autrement qu’en attrapant un instrument et en improvisant une ballade passionnée au sujet d’une ancienne conquête féminine. Martinho pourrait bien être l’ambassadeur de la samba tant il semble l’incarner parfaitement, jusque dans sa philosophie de vie. Des quartiers de Rio en plein préparatifs des festivités jusqu’aux rues parisiennes où il va rencontrer Nana Mouskouri pour un duo aussi improbable que réjouissant, nous suivons les pérégrinations de cet apôtre de l’hédonisme.

La samba revêt évidemment une dimension sociale, c’est la musique qui s’élève du cœur des favelas. Mais il n’est pas question ici de revendication politique ou de lutte de classes, la samba, c’est simplement la célébration de la vie, la fierté de venir de ces quartiers populaires, enfin et surtout la fierté d’être brésilien. Ce mélange de sensualité et d’extraversion fait complètement partie de la culture sud-américaine, comme l’analyse un des protagonistes du documentaire qui concède néanmoins que les Européens en font autant mais de manière pudique.

Le plan qu’on retiendra : la dernière image où le défilé des danseurs passe au milieu du public, suivi immédiatement d’un cortège de balayeurs qui effacent les traces de cette débauche de percussions et de plumes, comme pour souligner le côté éphémère de la performance. Puis dans le coin de l’image, cette femme qui continue à danser toute seule comme possédée par la musique. Et lorsque les lumières se rallument, on se surprendrait presque à en faire de même.